Juillet 2011

Chers Amis,

Avant de prendre le large, quelques réflexions sur la poésie parue ces derniers mois. Reçue sous forme dédicacée ou acquise dans les librairies.

Marc Alyn m’envoie La Combustion de l’Ange. Poèmes 1956-2011. Préface de Bernard Noël aux éditions du Castor Astral. Je trouve le titre plutôt étrange mais, les 317 pages parcourues, suis frappé par la cohérence de l’œuvre. Ce qui s’affirme chez Alyn c’est une phrase poétique proche de la prose, en voyage vers le paragraphe complet. Il semble que les textes les plus récents « Le tireur isolé », « Le silentiaire » aient d’ailleurs franchi le seuil infime séparant le vers de la phrase. Mais ce rythme véhiculaire ne serait rien sans la matière qu’il transporte. Or le poète journaliste se tient ici au ras de la réalité, urbaine ou sociale, rédigeant des « papiers » plus méditatifs que policiers. « La nuit colle à la peau, mais la haine tient chaud en ses mailles tenaces/dans la Zup interdite où la Parque ne plonge/que pour de vastes coups de filet au profit des trafiquants d’organes./ Le lieu grouille de dieux-requins et d’anges nécrophages/De tous les coins du ciel chutent des funambules,/ des bouchers en lévitation que la Grâce, hélas, abandonne en plein vol… »

On croirait lire le direct contemporain à travers une vision de Bosch. C’est de l’érudition active qui est en jeu dans ces textes. Fait actuellement rarissime en poésie, on ne s’ennuie pas à lire Marc Alyn, car l’on voit prendre forme au fur et à mesure des recueils rassemblés, à l’instrument de plus en plus souple et compréhensif d’un vers capable de scanner plusieurs plans de réalité.

L’autre bonne surprise est Le livre des recels de Marie Étienne, chez Flammarion. Trait commun avec le poète précédent, ce livre donne à penser que les poètes français acquièrent de plus en plus le sens de la durée. Dans ces 347 pages, Marie Étienne réunit ainsi des textes publiés entre 1972 et 2009, dont cependant elle organise la succession de manière arbitrairement anachronique. Quelques textes sont même inédits, d’autres livrés en fragments, d’autres encore sont retravaillés. J’aime quant à moi ce remodelage. Il s’inspire de la pratique anglo-saxonne qui, au bénéfice du temps et des années, fait passer des « selected » aux « collected poems ». Il résume le parcours d’une existence sans interdire pour autant les fulgurances. Il permet de prendre la mesure des continuités ou des écarts. Chez Marie Étienne, des liens autobiographiques en prose sont tissés entre chaque étape. Comme ils sont présentés avec une grande précision de lieux et dates, qu’ils sont écrits dans une langue narrative sobre et efficace, ils offrent un repos bienvenu. Comme chez les troubadours occitans, adeptes des « razon » et des « vidas », ils entourent le poème d’un écrin et lui donnent un élan. Ce sont des aides précieuses pour la lecture. Ici le parcours géographique exceptionnel du poète dans l’espace et le temps, son adolescence au Vietnam ou en Afrique, rehaussent d’autant l’immuabilité de la parole poétique. Des sonnets datant de 1972-1974 apparaissent alors comme neufs. D’ailleurs ils sont neuf. « Moi je me déshydrate sous le métal/ D’un ciel qui glisse. Je me louerai bientôt/ « Il faut pleuvoir il faut pleuvoir il faut/Pleuvoir sur les cratères », chante Moussa//La punition parut en cape rouge/Mitre dorée, les yeux si tendrement/Sur moi que mes cheveux, couteaux vivants !/Je criais « Aïe ! » quand je bougeais la tête… » On est très fréquemment saisi, dans cette œuvre, par l’acuité tranchante de la parole. Le poète prend ses décisions avec un étonnant mélange d’art et d’instinct, de conscience esthétique renouvelée et d’abandon à l’incongruïté des choses ou de soi-même. L’artifice, ici, ne fige jamais le spontané. C’est pourquoi Marie Étienne nous semble sortir pour ainsi dire intacte de décennies d’ascèse pour la poésie et témoigner d’une force exemplaire. Qu’on aille voir ce recueil, ces « recels » trop riches pour une sommaire analyse !

Je retiens également l’oratorio « Le grand silence » de Gérard Pfister, paru aux éditions Arfuyen dont il est depuis 1975, en Alsace, le remarquable acteur et concepteur. Européen convaincu, créateur à Strasbourg de récompenses pour les grandes voix de l’Europe (récemment Kiki Dimoula, Tony Harrison etc…) Gérard Pfister, trace sa poésie aux frontières du dialecte alsacien et de la mystique rhénane. Peut-être trouvera-t-on notre raccourci un peu brutal mais l’important à dire est que sa poésie, composée dans ce recueil de vers très courts groupés par deux, à raison de 9 couples par page, acquiert une dynamique nouvelle qui la met sur le chemin d’une prose pour ainsi dire verticale, dépourvue de ponctuation et différée à l’infini par les respirations du blanc. Neuf chapitres divisent cette méditation de 131 pages sur la généalogie et la mort « ils sont là tous là/mes morts//les yeux/grand ouverts//ouverts/tellement//ils n’ont plus/de nom//ils n’ont plus/de voix//et ils me portent/comme un grand arbre// »

Je signale également deux recueils totalement séparés de thème et de forme, les Préludes et fugues d’Emmanuel Moses parus à l’instant dans la collection l’Extrême contemporain chez Belin, et l’Énigmatique Bestiaire du nouveau venu Jean-Patrice Roux aux éditions de l’Harmattan (collection l’Écarlate).

Pour ce qui est de la poésie étrangère en traduction deux livres m’ont retenu. D’abord le deuxième volume de poèmes de Marina Tsvétaïeva dans la collection Poésie/Gallimard, sous le titre Insomnie et autres poèmes. Édition de Zéno Bianu. Tout dans ce recueil est extraordinaire de force, de férocité, d’humour et d’amour. Comme en particulier ce salut à Maïakovski qui date d’Août 1930. Quelle liberté ! Et puis il y a l’expérimentation de l’inouï, le voyage aux limites de la conscience comme dans le « Poème de l’Air », si difficile à comprendre et à résumer bien que le sujet apparent en soit la traversée de l’Atlantique par Lindbergh.

Angela Marinescu, en français, aux éditions l’Oreille du Loup, sous forme d’une anthologie poétique intitulée Je mange mes vers, excellente nouvelle ! Cette grande dame originale et fière de la poésie roumaine contemporaine voyage peu dans l’espace européen, semble-t-il. Ses vers, les mangeât-elle, voyagent heureusement à sa place. Le choix et la traduction des poèmes sont ici l’oeuvre de Linda Maria Baros que l’on connaît bien à Paris. De fait, la puissance véhémente et anarchisante d’Angela Marinescu est telle qu’elle transparaît sans trop de difficulté dans la langue française. « puisque mon questionnement sur le monde/est toujours aussi violent/qu’un acte sexuel/et puisque mon questionnement sur la poésie/ est toujours aussi violent/qu’un viol/et puisque je ne peux renoncer aux bagatelles/qu’à l’instant où je ne pense plus du tout/ et qu’à l’instant où je ne pense plus j’écris un certain genre de poésie/ et qu’à l’instant où je pense j’écris un autre genre de poésie/et que je ne veux même plus de poésie/ il est pourtant possible que la poésie soit cette chose/qui divise le monde en lâches et désespérés ». Avec Angela on n’est jamais très loin de Marina. Même violence, même illogisme de la passion s’exprimant dans les sophismes de la logique, même affirmation féroce du vouloir vivre en dépit des obstacles de la chair.

Dernière information qu’il convenait de donner. Le dimanche 26 Juin dernier, à la Halle St Pierre, dans le cadre de la Périphérie du Marché de la Poésie nous avons réuni quelques amis poètes pour un hommage très émouvant à Armand Rapoport. Lambersy, Boudier, Nourry, Pozner, Cohen, Darras évoquèrent tour à tour l’homme étrange, attachant, visionnaire qu’ils ont connu. Lisez ou relisez l’Hiver des Astronomes (Actes Sud, 1987), assurément l’un des plus grands livres de poésie française de la fin du XXè siècle, dont les poètes présents se sont engagés à hâter le voyage vers une célébrité réelle et définitive.

JACQUES DARRAS

Bonnes vacances et lectures à tous